Le leadership est mort, vive le leadership !
A tous les regarder s’époumoner et s’empoigner pour gagner quelques points dans les sondages d’opinion, je me demande si le jour J, celui du grand vote, on pourra vraiment choisir entre deux personnalités politiques qui ont une vraie capacité à mobiliser des individus libres d’agir. Puisqu’il s’agit déjà de leur leadership, je m’interroge aussi sur la part de séduction que chacun, à grand renfort de personal branding et de storytelling, exercera sur nos choix définitifs. Enfin, face à la complexité croissante qui est le terrain de jeu des gouvernants, je me demande si les vieilles recettes du 20ème siècle dicteront encore les stratégies de conquête, alors, qu’en entreprise, les ressorts du leadership tels que nous les avons connus, sont morts et enterrés.
Progressivement ces dernières années, le fait qu’un seul individu puisse porter haut et fort toutes les problématiques d’un groupe est devenu un contresens. Plus personne, ou presque, n’accepte désormais qu’une minorité, représentée par un seul individu, confisque les situations ou impose des solutions. Les entreprises apprennent, à leurs dépends, que l’exercice du pouvoir se partage : la gouvernance collective s’impose doucement, très doucement… Vinci, Société Générale, PSA, Renault, et combien d’autres, on vu et voient leurs leaders contestés. « L’existence du leader se constate plus qu’elle ne se proclame » disait encore Lionel Jospin la veille d’un 22 avril.
Alors, qu’est ce qui a changé au royaume de ceux censés créer un monde auquel on a envie d’appartenir ?
Eloge de la position basse
L’essence du leadership est naturellement dans la vision.

En d’autres temps, Martin Luther King faisait le rêve d’une vision de l’Amérique réconciliant toutes ses communautés autour des valeurs de liberté et de respect. Plus de quarante ans plus tard, le fringuant Président de tous les Américains réussit à séduire autrement, pour accéder au rôle le plus prestigieux du monde occidental. Mais comment ?
Intéressons nous, non pas à sa stratégie de conquête ou aux moyens mis en œuvre, mais tout simplement à l’individu et à sa dynamique personnelle et relationnelle. Certes, cet avocat puis sénateur, issu du terrain social, présente des qualités que l’on trouve généralement chez les leaders : passionné, visionnaire, intègre, exemplaire, audacieux, courageux, honnête, cohérent, un certain sens de l’humour… Toutefois, c’est sur d’autres points qu’il fait la différence. Homme pragmatique, adepte du compromis, il inaugure un mode de commandement ouvert et en réseau. Sa vision du monde, non pas bipolaire, comme ses prédécesseurs, n’est plus forcement dans l’initiative, ni dans le fait de fixer un cadre enfermant pour ses interlocuteurs, bien au contraire. Ses capacités d’écoute, sa promptitude à accueillir d’autres visions du monde, sa volonté de faire primer le collectif sur l’individuel, sont les signes d’un nouveau leadership. Ses premiers pas en politique, ses discours, comme celui du Caire, son prix Nobel de la Paix ne nous trompent pas. Observons la photo de la scène de l’attaque contre Ben Laden : Obama au milieu de son équipe, et non pas seul aux commandes, décontracté, concentré, symbolise ce qu’il a changé en politique : le leadership de position basse. Yes, he can !
Cette nouvelle façon de fédérer les individus s’appuie sur un présupposé : bien que disposant de l’autorité du pouvoir, le nouveau leader est ouvert aux paradoxes et en résonnance avec le degré de liberté que s’octroient les membres du système qui l’a porté. La position basse induit donc que la valeur première de son action n’est pas tant de trouver « la solution » mais de constituer un cadre collectif qui permette au groupe de contribuer face au problème donné, à ouvrir toutes les options. En sollicitant l’intelligence et la créativité collective, il fait émerger une vision plus systémique aux possibilités plus larges. Cette posture ne fonctionne que si elle s’appuie sur des caractéristiques morales. Il s’agit ici d’enraciner son leadership dans des valeurs exprimées et partagées, d’intégrer à cette démarche une analyse éthique et, enfin, d’interroger la dimension sociale et environnementale de la situation.
De Jésus à Lady Gaga : donner envie de s’abandonner…
En entreprise, le leadership de position basse est de plus en plus pratiqué par les cadres, managers et dirigeants sous l’action de deux leviers :
- La pression des mutations rapides et permanentes et le refus, par les personnes concernées concrètement, de les accepter aveuglément : pour quoi faire ?
- La montée en puissance des nouvelles technologies qui favorisent une libre et rapide circulation de l’information, augmentant ainsi le niveau de conscience collective au sein des organisations : comment faire différemment ?
La valeur ajoutée du leader repose davantage aujourd’hui sur le fait de clarifier la vision et les futurs possibles. Il fera la différence sur sa capacité à mettre en œuvre les moyens humains et technologiques pour aboutir à la meilleure solution au meilleur moment avec agilité. Son rôle consiste donc, dans une globalité incertaine, à créer des paliers de certitude.
Un tel néo-leadership émerge incontestablement. Reste à explorer les moyens de l’incarner. Avec quel charisme, quelle séduction ?
« L’art de la séduction »* a étudié de près la bête curieuse… et attirante :
- Leur rayonnement est étrange, inexplicable, jamais évident.
- Leur foi dans leur vocation, ils en gardent soigneusement le secret. Ils n’expliquent pas d’où leur vient leur confiance en eux-mêmes.
- L’effet des contradictions est terriblement charismatique
- La figure charismatique exploite la charge refoulée et projette une charge érotique. – Au premier temps du Christianisme, le charisme était un don ou un talent concédé par la grâce de Dieu et révélant sa présence.
…
Le charisme, dûment incarné par le leader, porterait donc une dimension que l’on pourrait qualifier de mystique ? Ce « je ne sais quoi de différent » va au-delà de l’habituel « inné ou acquis », sur lesquels personne, hormis les écoles de pensée anglo-saxonnes, n’est capable de statuer.
Des noms ! Jésus, Mahomet, Moise, Bouddha, Gandhi, Jean Paul II, Mère Theresa transcendent le temps. Mais, Zidane, Depardieu, Sharon Stone, Marilyn Monroe, Gary Grant, George Clooney, Fabrice Lucchini, Gad El Maleh ou encore Lady Gaga représentent chacun à leur manière, une incarnation éloquente de toutes les dimensions du charisme fait homme ou femme.
On peut distinguer cinq sortes de charismes, incarnés seuls ou combinés :
- Le charisme de présence, qui donne envie d’agir
- Le charisme sensuel, qui donne envie de s’abandonner
- Le charisme intellectuel, qui donne envie de rêver, de savoir et de comprendre
- Le charisme spirituel qui donne envie de rire ou de pleurer
- Le charisme sacré, qui donne envie de croire.
On peut être davantage sensible à l’un ou à l’autre, mais dans tous les cas, on a envie de s’abandonner, de suivre le leader, c’est-à-dire celui qui guide. Mais de guider à manipuler, il n’y a qu’un pas…
*L’art de la séduction. Robert Greene. Ed Leduc. 2010
Au secours, mon kiné me manipule !
Que j’ai envie de croire ou de m’abandonner, j’entends déjà les sirènes de la police bien pensante s’alerter sur autant de charisme : Attention, y a manipulation ! Et, ma foi, cela est acceptable. Président Eisenhower donnait du leadership cette définition : « Le leadership, c’est l’art de faire faire à quelqu’un quelque chose que vous voulez voir fait, parce qu’il a envie de le faire. » Il est vrai qu’il suffirait d’enlever la dernière partie de la phrase pour retomber sur l’exacte définition de la manipulation.
On sait bien que diriger, c’est manipuler. Mais doit-on pour autant l’accepter ? Si le leader a cette capacité à mobiliser des individus libres d’agir, et que, de plus, il en donne envie par un trait de charisme, mieux vaut vérifier, pour le leader s’il est manipulateur, et pour le ‘leadé’, s’il agit par choix ou sous emprise.
Les principes du leadership de position basse et leur valeur éthique pourraient constituer un rempart à la manipulation. Mais puisque les manipulations sont souvent des stratégies inconscientes, voici un décodage anti manipulation qui consiste, en observant les pratiques du leader ou ses propres pratiques en tant que leader, à se poser les bonnes questions :
- Quelle intention derrière telle action ?
- Est-elle positive ou négative ?
- Quel intérêt sert cette action : individuel ou collectif ?
Si la réponse est : une intention positive qui sert un intérêt collectif, vous n’êtes pas dans un cas de manipulation. Simple, non ?
Pourtant Sylvain, mon kiné, lorsqu’il me manipule, bien qu’agissant sur la base d’intentions positives, ne sert que mon strict intérêt individuel. Alors méfions-nous des règles toutes faites et osons avouer tout le plaisir que l’on peut trouver à une bonne manipulation, surtout au niveau des lombaires : Oui, Sylvain, continue, j’ai envie de m’abandonner…
Leaders charismatiques, découvrez le 5° élément !
Chacun est leader à son niveau. Prenez un groupe de leaders dans une organisation, des managers au cours d’une formation par exemple, et interrogez les sur la notion de charisme. Tous tomberont d’accord sur l’idée suivante : le leader charismatique est doté d’une perception subtile de l’énergie qu’il met en œuvre dans ses processus relationnels.
Pour aller plus loin dans la compréhension de ce ‘fluide’, nous avons exploré une approche plus sensorielle du charisme en demandant aux stagiaires de définir le charisme de tel ou tel individu à partir des 5 éléments communément admis dans la tradition occidentale…
- Ainsi, serait Eau, celui qui favorise l’exploration, le connecteur, celui qui met en relation. Son maitre mot : flexibilité.
- Serait Feu, le stimulateur, celui qui transmet son enthousiasme, sa passion. Son énergie soulève les passions et les foules dans une saine émulation. Son maitre mot : fluidité.
- Serait Air, le pur visionnaire, celui qui attise l’intérêt, qui rêve tout haut, qui écoute les signaux faibles et en déduit des tendances… Son maitre mot : originalité.
- Serait Terre celui qui élabore et aide à élaborer, qui accompagne dans un souci de transmettre et de valoriser. Son maitre mot : faire faire.
- Enfin, serait Espace, Ether ou Quintessence, le fameux cinquième élément, celui qui relie, qui renonce et pardonne. Celui qui comprend au delà des simples causes à effet. Son maitre mot : Amour.
Et vous, avec quel maître mot vous sentez-vous dans votre élément ?
Petite bibliographie du charisme :
Leadership et confiance. Alain Duluc. Ed Dunod. 2° ed. 2008
Révélez vos talents de leader. Collectif. Ed ESF. 2007